Le post du 10 mai m'a donné une idée de petites histoires à raconter : celles de vos échecs.
Je suis sûr qu'il y en a quelque-uns dont vous souhaiteriez vous décharger ici, non ?
Envoyez-les à monsieurmatthieu@gmail.com, je les publierai comme messages. Sinon, postez-les en commentaire.
J'attends les histoires de vos meilleurs échecs, en quelques lignes ou, mieux, illustrés par une image.
20 dimanches en soirée, et vos échec prennent du grade.
Mais oui.
mardi 15 mai 2007
jeudi 10 mai 2007
"J'ai envie de faire, mais j'y arrive pas"
On l’a tous dit quand on était petit. Pourrait suivre ici une ou deux anecdotes personnelles dont ma mère se souvient peut-être, mais il y a des mots que je n’aime pas voir écrits en toutes lettres.
Et puis ce n’est pas ce que je veux dire. Moi, je parle de faire dans le sens de créer, d’inventer, de concrétiser ce à quoi on pense. Fais ce que t’as envie de faire. Vas-y mon gars. Just do it. Comment gérer ce fossé entre ce qu’on pourrait faire, et ce qu’on fait réellement ?
Certaines personnes se réfugient dans l’utopie. S’il n’arrivent pas à faire, c’est que leur projet est trop beau et la société les entravent dans leur démarche. Ce sont des incompris, on leur tue le talent dans l’œuf. Ils trouvent là une position confortable un moment, mais finissent par se rendre compte que leur raisonnement ne tient pas. C’est en général vers 40 ans, et c’est en général un peu tard.
Mon problème est différent. Il part du principe que si j’ai beaucoup d’idées en tête et que je n’en réalise qu’un certain pourcentage, c’est que je suis flemmard. Ca me fait un peu réflechir. Mais quand je regarde autour de moi, que je compare mon emploi du temps avec celui des autres, j'en fais tendanciellement plus. Sans doute, je ne pourrai jamais trancher la question de ma flemme.
Pourquoi ? Parce que je suis moi.
Et vous. Vous en faites assez à votre goût ?
Et puis ce n’est pas ce que je veux dire. Moi, je parle de faire dans le sens de créer, d’inventer, de concrétiser ce à quoi on pense. Fais ce que t’as envie de faire. Vas-y mon gars. Just do it. Comment gérer ce fossé entre ce qu’on pourrait faire, et ce qu’on fait réellement ?
Certaines personnes se réfugient dans l’utopie. S’il n’arrivent pas à faire, c’est que leur projet est trop beau et la société les entravent dans leur démarche. Ce sont des incompris, on leur tue le talent dans l’œuf. Ils trouvent là une position confortable un moment, mais finissent par se rendre compte que leur raisonnement ne tient pas. C’est en général vers 40 ans, et c’est en général un peu tard.
Mon problème est différent. Il part du principe que si j’ai beaucoup d’idées en tête et que je n’en réalise qu’un certain pourcentage, c’est que je suis flemmard. Ca me fait un peu réflechir. Mais quand je regarde autour de moi, que je compare mon emploi du temps avec celui des autres, j'en fais tendanciellement plus. Sans doute, je ne pourrai jamais trancher la question de ma flemme.
Pourquoi ? Parce que je suis moi.
Et vous. Vous en faites assez à votre goût ?
dimanche 6 mai 2007
Après le travail : Enzo, Abdel, Pedro et Juan
Abdel porte un jean avec des fils épais cousus sur la jambe, pour faire comme s’il était élimé, mais personne n’y croit. Il a du gel dans ses cheveux bruns, bouclés coupés court, une chaîne à gros maillons et une très grosse montre. Il me dit son nom : « Ben Salem, vous connaissez ? C’est un nom oriental. Souvent les Ben quelque chose, c’est des noms orientaux ».
Il a fait son entrée à vingt et une heure avec son copain Enzo Di Natale, qui est aussi son collègue, sous la verrière du Grand Hôtel Intercontinental de Paris. Tous deux ont monté les marches, passé trois voituriers puis le premier hall d’entrée et le second, ont ensuite traversé l’immense salon au toit de verre, saluant un serveur ou deux, avant de s’asseoir dans un angle de la pièce, sous un orage d’applaudissements. Sur la mezzanine à un mètre du sol, trois cent cinquante personnes en tenue de soirée tapent dans leur mains tandis qu’Abdel et Enzo passent, imperturbables, les épaules légèrement rentrées, aucunement impressionnés par le riche décor du quatre étoiles et demi (juste en dessous du niveau Palace) que constitue le Grand Hôtel Intercontinental de Paris.
Abdel et Enzo traversent donc cette foule en noir, en blanc et en chapeaux pour s’asseoir dans de grands fauteuil verts un peu espagnols, droits comme des équerres, tandis que cessent les applaudissements qui ne leur étaient pas destinés. Derrière eux, sur la mezzanine, apparaissent Lionel et Gaëlle qui se marient aujourd’hui. Trois cent cinquante personnes, c’est un gros mariage, mais qui reste de bonne tenue. Car comme l’a dit un ancien chef du protocole à l’Elysée du temps de François Mitterrand, « au delà de quatre mille personnes, les buffets volent même en bonne compagnie ».
Rien de tout cela ce dimanche soir, jour qui convient à un mariage quand on suit la tradition Juive. On entend seulement bruisser la paix des étoffes sous la verrière du Grand hôtel, et on ne s’empiffre pas comme à la Garden-Party de l’Elysée. Sur la mezzanine, hormis quelques salves pour saluer les mariés, tout le monde est sincèrement ému, vu de loin en tous les cas, depuis la table d’Enzo et Abdel.
Tous deux ont à peine vu les mariés et bavardent sérieusement de la couleur du Chablis qu’on leur apporte, de son tanin et d’autres choses techniques qui mettent un nom sur des plaisirs. Et même s’ils parlent avec un fond de cet accent mal singé par les parisiens quand ils imitent les banlieusards, la haute société les laissent indifférent. Disons rapidement pourquoi tandis que l’élégante marée formée par les parents et amis des mariés reflue à présent vers le salon Berlioz, et n’en ressortira plus.
Chez les Ben Salem comme chez les Di Natale, on est sommelier itinérant. Prenez le père d’Enzo, il a quitté Naples avec son fils sous le bras pour travailler à New York, au Japon, à Las Vegas et ailleurs, toujours à conseiller des vins aux clients fortunés. Celui d’Abdel vendait des tissus à Doha, mais sa mère, française, tenait un restaurant de cuisine hexagonale qui s’appelait l’Izmir. « C’est pas plutôt turque Izmir ? » Abdel est un peu Turc aussi, mais ce serait trop long à expliquer. D’autant qu’ils ont rendez-vous à l’espace Pierre Cardin, en jeans et camionneurs au milieu de plein de costumes, pour une dégustation « sur invitation, entre professionnels. Vous savez, c’est à côté de l’Elysée. » Professionnels, car Abdel travaille au Ritz et Enzo au Crillon. Ce dimanche soir, ils font de l’espionnage industriel au Grand Hôtel, observent les serveurs, la salle, la mécanique de la concurrence, tout cela l’air nonchalant, appuyé sur leur accoudoir dans une position du corps et du visage qui m’évoque le Scarface de Brian de Palma, même si c’est un peu idiot.
- C’est votre chef qui vous envoie ?
- Pas du tout, on fait ça par passion.
- Ca vous coûte cher alors ?
- Un peu. C’est pas tous les jours.
- Et après vous faites quoi ?
- On rentre chez nous. Banlieue sud. Issy et Cachan. »
Abdel et Enzo retraversent la grande verrière et disparaissent dans le grand hall, distraitement suivis du regard par Carlo Perdomo, portoricain de 41 ans, qui regarde par habitude du côté où ça bouge. Il n’arrête pas sa pensée sur les deux jeunes banlieusards, son cerveau classe au titre d’événement sans conséquence le passage d’Enzo et Abdel dans la grande travée, ses yeux n’ont fait vers eux qu’un écart avant de se reposer sur le visage de Juan, 11 ans, son plus grand fils. Il est à genoux par terre, les coudes sur le grand canapé rouge où, entre hommes, les Perdomo sont venus boire un verre ce soir. Ils ont laissé femme, mère, fils, fille, frère et sœur dans l’une des luxueuses chambres de l’Intercontinental, et ils sont descendus là, profiter du repos entre deux défis. Juan, onze ans, est champion d’optimiste. Pedro, quarante et un an, est un champion dans les affaires.
Pedro se lève tous les matins à cinq heures, pour s’entraîner au tennis entre six heures et sept heures trente. Il emmène ensuite ses enfants à l’école et rentre chez lui le soir vers vingt et une heures mais Juan est déjà couché. Ce ce qu’il appelle la “saison des impôts”, quand son métier d'avocat fiscaliste lui rapporte le plus d'argent. Hors saison, il travaille moins et peut chercher Juan à la voile. Il s’entraîne neuf heures par semaine, en sortant de l’école américaine ou le niveau n’est pas mauvais. “Tu travailles bien, n’est-ce pas, Juan”. Avant que je n’arrive, tous les deux parlaient d’avenir et Juan demandait à son père quand il arrêterait de travailler. Car Pedro en a marre, il voudrait vivre en Europe et s’arrêter pour souffler. Il a assez été le meilleur, il a gagné suffisamment. “Encore deux ans, répond-t-il a son fils. Après, ce sera ton tour”.
Il a fait son entrée à vingt et une heure avec son copain Enzo Di Natale, qui est aussi son collègue, sous la verrière du Grand Hôtel Intercontinental de Paris. Tous deux ont monté les marches, passé trois voituriers puis le premier hall d’entrée et le second, ont ensuite traversé l’immense salon au toit de verre, saluant un serveur ou deux, avant de s’asseoir dans un angle de la pièce, sous un orage d’applaudissements. Sur la mezzanine à un mètre du sol, trois cent cinquante personnes en tenue de soirée tapent dans leur mains tandis qu’Abdel et Enzo passent, imperturbables, les épaules légèrement rentrées, aucunement impressionnés par le riche décor du quatre étoiles et demi (juste en dessous du niveau Palace) que constitue le Grand Hôtel Intercontinental de Paris.
Abdel et Enzo traversent donc cette foule en noir, en blanc et en chapeaux pour s’asseoir dans de grands fauteuil verts un peu espagnols, droits comme des équerres, tandis que cessent les applaudissements qui ne leur étaient pas destinés. Derrière eux, sur la mezzanine, apparaissent Lionel et Gaëlle qui se marient aujourd’hui. Trois cent cinquante personnes, c’est un gros mariage, mais qui reste de bonne tenue. Car comme l’a dit un ancien chef du protocole à l’Elysée du temps de François Mitterrand, « au delà de quatre mille personnes, les buffets volent même en bonne compagnie ».
Rien de tout cela ce dimanche soir, jour qui convient à un mariage quand on suit la tradition Juive. On entend seulement bruisser la paix des étoffes sous la verrière du Grand hôtel, et on ne s’empiffre pas comme à la Garden-Party de l’Elysée. Sur la mezzanine, hormis quelques salves pour saluer les mariés, tout le monde est sincèrement ému, vu de loin en tous les cas, depuis la table d’Enzo et Abdel.
Tous deux ont à peine vu les mariés et bavardent sérieusement de la couleur du Chablis qu’on leur apporte, de son tanin et d’autres choses techniques qui mettent un nom sur des plaisirs. Et même s’ils parlent avec un fond de cet accent mal singé par les parisiens quand ils imitent les banlieusards, la haute société les laissent indifférent. Disons rapidement pourquoi tandis que l’élégante marée formée par les parents et amis des mariés reflue à présent vers le salon Berlioz, et n’en ressortira plus.
Chez les Ben Salem comme chez les Di Natale, on est sommelier itinérant. Prenez le père d’Enzo, il a quitté Naples avec son fils sous le bras pour travailler à New York, au Japon, à Las Vegas et ailleurs, toujours à conseiller des vins aux clients fortunés. Celui d’Abdel vendait des tissus à Doha, mais sa mère, française, tenait un restaurant de cuisine hexagonale qui s’appelait l’Izmir. « C’est pas plutôt turque Izmir ? » Abdel est un peu Turc aussi, mais ce serait trop long à expliquer. D’autant qu’ils ont rendez-vous à l’espace Pierre Cardin, en jeans et camionneurs au milieu de plein de costumes, pour une dégustation « sur invitation, entre professionnels. Vous savez, c’est à côté de l’Elysée. » Professionnels, car Abdel travaille au Ritz et Enzo au Crillon. Ce dimanche soir, ils font de l’espionnage industriel au Grand Hôtel, observent les serveurs, la salle, la mécanique de la concurrence, tout cela l’air nonchalant, appuyé sur leur accoudoir dans une position du corps et du visage qui m’évoque le Scarface de Brian de Palma, même si c’est un peu idiot.
- C’est votre chef qui vous envoie ?
- Pas du tout, on fait ça par passion.
- Ca vous coûte cher alors ?
- Un peu. C’est pas tous les jours.
- Et après vous faites quoi ?
- On rentre chez nous. Banlieue sud. Issy et Cachan. »
Abdel et Enzo retraversent la grande verrière et disparaissent dans le grand hall, distraitement suivis du regard par Carlo Perdomo, portoricain de 41 ans, qui regarde par habitude du côté où ça bouge. Il n’arrête pas sa pensée sur les deux jeunes banlieusards, son cerveau classe au titre d’événement sans conséquence le passage d’Enzo et Abdel dans la grande travée, ses yeux n’ont fait vers eux qu’un écart avant de se reposer sur le visage de Juan, 11 ans, son plus grand fils. Il est à genoux par terre, les coudes sur le grand canapé rouge où, entre hommes, les Perdomo sont venus boire un verre ce soir. Ils ont laissé femme, mère, fils, fille, frère et sœur dans l’une des luxueuses chambres de l’Intercontinental, et ils sont descendus là, profiter du repos entre deux défis. Juan, onze ans, est champion d’optimiste. Pedro, quarante et un an, est un champion dans les affaires.
Pedro se lève tous les matins à cinq heures, pour s’entraîner au tennis entre six heures et sept heures trente. Il emmène ensuite ses enfants à l’école et rentre chez lui le soir vers vingt et une heures mais Juan est déjà couché. Ce ce qu’il appelle la “saison des impôts”, quand son métier d'avocat fiscaliste lui rapporte le plus d'argent. Hors saison, il travaille moins et peut chercher Juan à la voile. Il s’entraîne neuf heures par semaine, en sortant de l’école américaine ou le niveau n’est pas mauvais. “Tu travailles bien, n’est-ce pas, Juan”. Avant que je n’arrive, tous les deux parlaient d’avenir et Juan demandait à son père quand il arrêterait de travailler. Car Pedro en a marre, il voudrait vivre en Europe et s’arrêter pour souffler. Il a assez été le meilleur, il a gagné suffisamment. “Encore deux ans, répond-t-il a son fils. Après, ce sera ton tour”.
vendredi 4 mai 2007
Ben c'est comme ça.
Attendre est l’une des choses les plus désagréables de la terre. Je me demande seulement pourquoi j’attends plus souvent que les autres. Je ne veux pas dire que les autres font exprès de me faire attendre, et qu’il y a une cabale contre moi. Mais comme je déteste attendre, les situations d’attente me sont plus pénibles, donc plus réelles qu’aux autres. Du coup, en rigueur, j’attends plus que les autres.
Pourquoi ? Parce que je suis moi.
NB : et vous ? Qu'est ce qui fait que vous êtes vous ?
Pourquoi ? Parce que je suis moi.
NB : et vous ? Qu'est ce qui fait que vous êtes vous ?
dimanche 29 avril 2007
Andrew aussi a un secret
Il y a un harry’s Bar à Paris, et il se trouve rue Daunou, tout près de l’Opéra. Mais celui-là n’a rien à voir avec le Harry’s de Venise, qui est avant tout un restaurant et qui est plus luxueux. Celui de Paris est un pub sans originalité apparente, avec des boiseries partout où c’est possible, et des fanions ailleurs. Les cinquante Etats américains y sont épinglés, en triangle dans la poussière. Les serveurs parlent anglais la plupart du temps, bien qu’ils soient français. Ils vous tirent la table et vous proposent des bières « françaises mais légères ». L’un d’eux parle avec un accent tellement parfait qu’on le comprend moins bien que les quatre grosses américaines à qui il raconte des choses aimables et sans importance. L’histoire de ce bar est assez connue dans le monde. Son fondateur, Harry, est arrivé de New York au début du siècle. Hemigway venait y écrire. On y a inventé le bloody Mary. Les verres y sont assez chers, et il figure sur les guides touristiques anglo-saxons.
On y trouve de nombreux habitués. Voyez Andrew par exemple. Ce client régulier vit avec les fantômes de l’endroit et d’autres lieux dans le même style comme la librairie Shakespeare et Compagnie. Il pense au passé avec tendresse, n’en conçoit que difficilement la médiocrité, tandis que celle de 2007 lui apparaît très nettement. A vrai dire, il la voit partout. Né trop tard, ça lui fait tout de même quarante ans en 2006. Quarante ans en 1940, voilà ce qu’il aurait préféré. Vingt ans à Paris dans les années vingt, avec Colette, au Bœuf sur le toit, et Cocteau, et tous les autres.
Il lit, fume et boit des cocktails, le troisième depuis une heure. Où alors c’est un martini, puisqu’il y a un citron au fond du verre à pied en triangle. Il a des mains immenses, très longues et fines, avec des veines bleus sang. Il porte des chaussures marron à bout carré, et des chaussettes rayées bleu, grises et noires. Egalement un collier de barbe. Comme il fume quarante Dunhill menthol par jour, on peut presque considérer qu’il s’habille aussi en Dunhill, que ces cigarettes sont un accessoire devenu presque vestimentaire. Sans doute aussi il s’habille de la fumée qui l’enveloppe, et pénètre ses vêtements.
Andrew donc, en Dunhill de la tête aux pieds, a fait son entrée au Harry’s vers vingt heures. Bien qu’il ait emporté un livre en anglais (et pour cause, il est né à Londres de parents anglais), il n’est pas contre un peu de bavardage. Si je n’étais pas arrivé, il aurait abordé les américaines.
Mais là, je m’assois en face de lui, avec mon ibook ouvert. J’explique mon projet des dimanche. Qu’a-t-il fait d’ailleurs de son dimanche après midi ? Il a lu, et s’est habillé vers dix-huit ou dix-neuf heures. Je l’imagine donc en pyjama dans son petit appartement du 8ème arrondissement, loué depuis quelques semaines, depuis qu’il a quitté l’Angleterre et son emploi dans un magazine sur les maisons de charmes, non pas des bordels mais bien l’équivalent de nos Côté Ouest, Côté Sud, et les autres coins de la France. Lui s’occupait plutôt des vieilles demeures, il a même écrit quelques guides à leur sujet. Mais à un moment, il en a eu marre. Du moins, c’est ce qu’on imagine, car Andrew n’est pas vraiment du genre à se confier, il ne fait pas non plus plaisir gratuitement à un inconnu. Quelques indices pourtant permettent de retracer une biographie intuitive.
Andrew a vécu en famille une enfance un peu contemplative, un peu timide, suivant plus que ne menant, à la remorque des divers déménagements de son père diplomate. Israël, le Brésil, d’autres pays. La nuit de ses dix-huit ans, il a vécu au Bresil une rencontre tout à fait extraordinaire mais tout à fait effrayante dont il laisse à l’auditeur le soin d’imaginer la teneur. Ensuite, après une série de déceptions, sans doute amoureuses, mais peut-être aussi professionnelles, Andrew a trouvé sa planche de salut dans ce qu’il a toujours admiré, l’élégance, la répartie, la culture, la porcelaine.
Prenez l’élégance. Au Harry’s, elle lui coûte cher, d’autant qu’il m’invite à alourdir d’un verre supplémentaire sa longue adition. En plus, Andrew ne travaille pas à Paris comme il se l’était promis, ou plutôt comme il se l’était imaginé. Il ne fait pas d’article pour la presse anglo-saxonne. Il n’écrit pas de guide touristique d’un Paris élégant et cultivé. Surtout, il ne rédige pas assez vite le roman qu’il a en tête et qui raconte Paris vu par les yeux d’un chien.
Mais reprenez l’élégance. Ici, au Harry’s, les serveurs sont tout à fait comme il faut, c’est-à-dire qu’ils sont capables de soutenir une conversation convenable si le client le souhaite. Dans le même temps, ils ne sont pas trop proche de lui. Au Ritz, une fois, il a vu ce que ça donnait, la trop grande proximité entre les serveurs et les clients, quand un de ses amis avait invité un maître d’hôtel à se joindre à eux. Un équilibre tout à coup s’était rompu, mettant imperceptiblement chacun mal à l’aise. Un ordre cosmique avait vacillé, un agencement physique et mental, des repères dorés, nacrés, de beaux repères transcendants s’était décalés d’un centimètre à peine, et ce n’était bien pour personne. Ici, non. Tout est bien. Aristocratiquement discret. En place. On peut rencontrer facilement tout un tas de gens, moins le dimanche que le samedi bien sûr. Andrew a déjà bavardé ici des heures entières avec des inconnus. En général, ils se quittent sans se revoir, sans se donner de numéro l’un à l’autre.
Ce n’est pas notre cas. Andrew note ses coordonnées sur un papier de chocolat, et je lui laisse une carte de visite. Il est vingt-deux heures. Nous nous approchons du bar pour régler puis il m’invite à le suivre dans un autre endroit, en fait, le bar adjacent.
Le Sherwood a ouvert comme tous les dimanches à 17 heures et accompagnera ses clients jusqu’à quatre heures du matin. Un piano à queue est placé derrière la vitre, à droite de la porte d’entrée. Lumière très feutrée, orangée. Dans une grande alcôve au fond, les murs sont recouverts d’une tapisserie à grosse bandes jaunes et grises. Le patron est au comptoir, de dos, et nous prenons place côte à côte sur les banquettes le long du mur, pour voir l’homme qui fait des claquettes et qui est un ami d’Andrew. Enfin un ami. Ils se sont parlés ici, le dimanche précédant justement. En costume gris clair avec un chapeau, il se trouve qu’il chante aussi, mais moins bien que la femme entre vingt-cinq et trente ans, debout derrière le piano, bougeant new-yorkaisement avec un sourire confiant, d’autant plus si on le compare avec celui du danseur.
- Au début, il a cru qu’il deviendrait célèbre, me dit Andrew. Il tourne dans plusieurs bars.
- Quel âge a-t-il ?
- Mon âge.
- Vous rencontrez souvent des gens dans les cafés ? Hier soir par exemple. Vous m’avez dit que vous étiez rentré tard, mais qu’avez-vous fait ?
- Je ne me souviens plus.
- Vous ne vous souvenez plus ?
- J’avais trop bu.
- Vous avez rencontré des gens ?
- Je suis allé dans plusieurs endroits. Oui, j’ai du rencontrer des gens.
Je l’imagine tout à coup dans une cave de la rue de Rivoli, un club en pierre apparente où il ferait très chaud, avec des bougeoirs accrochés au mur et des chaises peintes en rouge, avec des miroirs, de la musique forte, je vois Andrew au bar qui regarde la piste minuscule et bouillante, avec des tas d’hommes sans T-shirt, mais peut-être que je me trompe.
Baissé de rideau sur la vie d’Andrew. Il est lui même un peu théâtral et souhaite l’être jusqu’à la fin, quand il mourra et que sa famille l’inhumera ici, à Paris, il connaît déjà le prix des concessions. Ou s’il n’est pas enterré, il voudra qu’un neveu ou qu’une nièce répande ses cendres au jardin des Tuileries, tout cela est noté dans son testament, précisé jusqu’à la destination de sa maigre fortune qui servira à rénover de la ferme de Marie-Antoinette. Andrew, je vous prie de le croire, est ici très sérieux. A la fin de la soirée, il a perdu de son aristocratie ce qu’il a gagné en sincérité. Il me demande une dernière chose avant de partir et qui est plus sérieuse encore : « Dites moi vraiment : la soirée vous a plue ? ».
On y trouve de nombreux habitués. Voyez Andrew par exemple. Ce client régulier vit avec les fantômes de l’endroit et d’autres lieux dans le même style comme la librairie Shakespeare et Compagnie. Il pense au passé avec tendresse, n’en conçoit que difficilement la médiocrité, tandis que celle de 2007 lui apparaît très nettement. A vrai dire, il la voit partout. Né trop tard, ça lui fait tout de même quarante ans en 2006. Quarante ans en 1940, voilà ce qu’il aurait préféré. Vingt ans à Paris dans les années vingt, avec Colette, au Bœuf sur le toit, et Cocteau, et tous les autres.
Il lit, fume et boit des cocktails, le troisième depuis une heure. Où alors c’est un martini, puisqu’il y a un citron au fond du verre à pied en triangle. Il a des mains immenses, très longues et fines, avec des veines bleus sang. Il porte des chaussures marron à bout carré, et des chaussettes rayées bleu, grises et noires. Egalement un collier de barbe. Comme il fume quarante Dunhill menthol par jour, on peut presque considérer qu’il s’habille aussi en Dunhill, que ces cigarettes sont un accessoire devenu presque vestimentaire. Sans doute aussi il s’habille de la fumée qui l’enveloppe, et pénètre ses vêtements.
Andrew donc, en Dunhill de la tête aux pieds, a fait son entrée au Harry’s vers vingt heures. Bien qu’il ait emporté un livre en anglais (et pour cause, il est né à Londres de parents anglais), il n’est pas contre un peu de bavardage. Si je n’étais pas arrivé, il aurait abordé les américaines.
Mais là, je m’assois en face de lui, avec mon ibook ouvert. J’explique mon projet des dimanche. Qu’a-t-il fait d’ailleurs de son dimanche après midi ? Il a lu, et s’est habillé vers dix-huit ou dix-neuf heures. Je l’imagine donc en pyjama dans son petit appartement du 8ème arrondissement, loué depuis quelques semaines, depuis qu’il a quitté l’Angleterre et son emploi dans un magazine sur les maisons de charmes, non pas des bordels mais bien l’équivalent de nos Côté Ouest, Côté Sud, et les autres coins de la France. Lui s’occupait plutôt des vieilles demeures, il a même écrit quelques guides à leur sujet. Mais à un moment, il en a eu marre. Du moins, c’est ce qu’on imagine, car Andrew n’est pas vraiment du genre à se confier, il ne fait pas non plus plaisir gratuitement à un inconnu. Quelques indices pourtant permettent de retracer une biographie intuitive.
Andrew a vécu en famille une enfance un peu contemplative, un peu timide, suivant plus que ne menant, à la remorque des divers déménagements de son père diplomate. Israël, le Brésil, d’autres pays. La nuit de ses dix-huit ans, il a vécu au Bresil une rencontre tout à fait extraordinaire mais tout à fait effrayante dont il laisse à l’auditeur le soin d’imaginer la teneur. Ensuite, après une série de déceptions, sans doute amoureuses, mais peut-être aussi professionnelles, Andrew a trouvé sa planche de salut dans ce qu’il a toujours admiré, l’élégance, la répartie, la culture, la porcelaine.
Prenez l’élégance. Au Harry’s, elle lui coûte cher, d’autant qu’il m’invite à alourdir d’un verre supplémentaire sa longue adition. En plus, Andrew ne travaille pas à Paris comme il se l’était promis, ou plutôt comme il se l’était imaginé. Il ne fait pas d’article pour la presse anglo-saxonne. Il n’écrit pas de guide touristique d’un Paris élégant et cultivé. Surtout, il ne rédige pas assez vite le roman qu’il a en tête et qui raconte Paris vu par les yeux d’un chien.
Mais reprenez l’élégance. Ici, au Harry’s, les serveurs sont tout à fait comme il faut, c’est-à-dire qu’ils sont capables de soutenir une conversation convenable si le client le souhaite. Dans le même temps, ils ne sont pas trop proche de lui. Au Ritz, une fois, il a vu ce que ça donnait, la trop grande proximité entre les serveurs et les clients, quand un de ses amis avait invité un maître d’hôtel à se joindre à eux. Un équilibre tout à coup s’était rompu, mettant imperceptiblement chacun mal à l’aise. Un ordre cosmique avait vacillé, un agencement physique et mental, des repères dorés, nacrés, de beaux repères transcendants s’était décalés d’un centimètre à peine, et ce n’était bien pour personne. Ici, non. Tout est bien. Aristocratiquement discret. En place. On peut rencontrer facilement tout un tas de gens, moins le dimanche que le samedi bien sûr. Andrew a déjà bavardé ici des heures entières avec des inconnus. En général, ils se quittent sans se revoir, sans se donner de numéro l’un à l’autre.
Ce n’est pas notre cas. Andrew note ses coordonnées sur un papier de chocolat, et je lui laisse une carte de visite. Il est vingt-deux heures. Nous nous approchons du bar pour régler puis il m’invite à le suivre dans un autre endroit, en fait, le bar adjacent.
Le Sherwood a ouvert comme tous les dimanches à 17 heures et accompagnera ses clients jusqu’à quatre heures du matin. Un piano à queue est placé derrière la vitre, à droite de la porte d’entrée. Lumière très feutrée, orangée. Dans une grande alcôve au fond, les murs sont recouverts d’une tapisserie à grosse bandes jaunes et grises. Le patron est au comptoir, de dos, et nous prenons place côte à côte sur les banquettes le long du mur, pour voir l’homme qui fait des claquettes et qui est un ami d’Andrew. Enfin un ami. Ils se sont parlés ici, le dimanche précédant justement. En costume gris clair avec un chapeau, il se trouve qu’il chante aussi, mais moins bien que la femme entre vingt-cinq et trente ans, debout derrière le piano, bougeant new-yorkaisement avec un sourire confiant, d’autant plus si on le compare avec celui du danseur.
- Au début, il a cru qu’il deviendrait célèbre, me dit Andrew. Il tourne dans plusieurs bars.
- Quel âge a-t-il ?
- Mon âge.
- Vous rencontrez souvent des gens dans les cafés ? Hier soir par exemple. Vous m’avez dit que vous étiez rentré tard, mais qu’avez-vous fait ?
- Je ne me souviens plus.
- Vous ne vous souvenez plus ?
- J’avais trop bu.
- Vous avez rencontré des gens ?
- Je suis allé dans plusieurs endroits. Oui, j’ai du rencontrer des gens.
Je l’imagine tout à coup dans une cave de la rue de Rivoli, un club en pierre apparente où il ferait très chaud, avec des bougeoirs accrochés au mur et des chaises peintes en rouge, avec des miroirs, de la musique forte, je vois Andrew au bar qui regarde la piste minuscule et bouillante, avec des tas d’hommes sans T-shirt, mais peut-être que je me trompe.
Baissé de rideau sur la vie d’Andrew. Il est lui même un peu théâtral et souhaite l’être jusqu’à la fin, quand il mourra et que sa famille l’inhumera ici, à Paris, il connaît déjà le prix des concessions. Ou s’il n’est pas enterré, il voudra qu’un neveu ou qu’une nièce répande ses cendres au jardin des Tuileries, tout cela est noté dans son testament, précisé jusqu’à la destination de sa maigre fortune qui servira à rénover de la ferme de Marie-Antoinette. Andrew, je vous prie de le croire, est ici très sérieux. A la fin de la soirée, il a perdu de son aristocratie ce qu’il a gagné en sincérité. Il me demande une dernière chose avant de partir et qui est plus sérieuse encore : « Dites moi vraiment : la soirée vous a plue ? ».
Françoise Capote
Truman Capote et ma grand mère sont nés exactement la même année, l’une en Charente, l’autre à Moneroesville, près de la Nouvelle Orléans. Je pense pouvoir dire qu’ils ont eu tous les deux des vies très différentes, avec quelques points communs. Par exemple, ma grand mère fume, comme Truman, et elle boit un peu de Martini, mais dans des quantités moindres.
Cette coïncidence dans l’année de naissance m’a un peu troublée quand je m’en suis aperçu, car pour moi, ces deux personnes n’ont pas connu le même monde. Ma grand-mère fait partie du notre, celui de 2007, quand T.C. me semble appartenir à une histoire lointaine. D’ailleurs, je me demande comment deux personnes peuvent être nées la même année, et avoir fait des choses tellement différentes de leurs vies respectives. Bien sûr, il n’y a pas de raison de se ressembler à cause d’une date de naissance, mais tout de même, on associe les générations, les époques, et tous les deux ont fêté la même année leurs cinq ans, tous deux ont connu au même âge la même actualité, ce sont deux trajectoires lointaines et parallèles dans le siècle.
Evidemment, on se demande toujours si tout était tracé au départ ou non. Est-ce que, par exemple, l’âme de Truman Capote aurait pu être incarnée dans ma grand-mère ? Est-ce vraiment impossible à concevoir ? Et si ça avait été le cas, est-ce que Truman Capote aurait vécu une vie plus proche de celle de ma grand-mère ou serait-il resté lui même ? Est-ce que ma grand-mère serait sortie avec Jack Dumphy ?
Et puis ma grand mère a un accent anglais minable. Je pense qu’elle ne s’en serait jamais sortie à Moneroesville, tout le monde se serait moquée d’elle, enfin de lui. Truman Capote est plus crédible dans le rôle de ma grand-mère enfant, mais en revanche, je le vois mal élever ma mère. Je me demande bien ce que serait devenue ma mère si elle avait été éduquée par T.C. Et moi par ricochet. Avec mon grand-père, ils auraient parlé littérature, mais je ne pense pas que mon grand-père aurait bien supporté les infidélités de Truman Capote avec d’autres hommes.
A ce propos, il y a fort à parier que Truman Capote aurait vu au moins un avantage à être ma grand-mère, c’est qu’il aurait pu mettre dans son lit tout un tas de garçons sans que ça paraisse trop anormal. Evidemment, la Charente n’est pas le lieu le plus propice pour des extravagance pareilles, et même quand on respecte l’ordre protocolaire qui veut qu’un homme aime une femme et une femme un homme, on n’est pas autorisé à faire tout ce qu’on veut dans ce beau département, surtout à l’époque, disons dans les années quarante, 16 ans après la naissance de Truman et de ma grand-mère.
Alors les gens disent oui, le destin ça n’existe pas, c’est juste la somme des expériences qui fait qu’on devient ce qu’on est. C’est comme les dons, disent-ils, qui seraient une forme d’intelligence déguisée. Je trouve ça un peu facile comme analyse. Parce qu’en admettant qu’il suffise de stimuler sa créativité pour être avoir un don, d’où vient qu’untel ait envie de la stimuler et untel autre non ? Pour cela, je veux croire que ma grand-mère aurait écrit un livre et qu’elle l’aurait appelé Petit Déjeuner à Châteauneuf-sur-Charente.
Cette coïncidence dans l’année de naissance m’a un peu troublée quand je m’en suis aperçu, car pour moi, ces deux personnes n’ont pas connu le même monde. Ma grand-mère fait partie du notre, celui de 2007, quand T.C. me semble appartenir à une histoire lointaine. D’ailleurs, je me demande comment deux personnes peuvent être nées la même année, et avoir fait des choses tellement différentes de leurs vies respectives. Bien sûr, il n’y a pas de raison de se ressembler à cause d’une date de naissance, mais tout de même, on associe les générations, les époques, et tous les deux ont fêté la même année leurs cinq ans, tous deux ont connu au même âge la même actualité, ce sont deux trajectoires lointaines et parallèles dans le siècle.
Evidemment, on se demande toujours si tout était tracé au départ ou non. Est-ce que, par exemple, l’âme de Truman Capote aurait pu être incarnée dans ma grand-mère ? Est-ce vraiment impossible à concevoir ? Et si ça avait été le cas, est-ce que Truman Capote aurait vécu une vie plus proche de celle de ma grand-mère ou serait-il resté lui même ? Est-ce que ma grand-mère serait sortie avec Jack Dumphy ?
Et puis ma grand mère a un accent anglais minable. Je pense qu’elle ne s’en serait jamais sortie à Moneroesville, tout le monde se serait moquée d’elle, enfin de lui. Truman Capote est plus crédible dans le rôle de ma grand-mère enfant, mais en revanche, je le vois mal élever ma mère. Je me demande bien ce que serait devenue ma mère si elle avait été éduquée par T.C. Et moi par ricochet. Avec mon grand-père, ils auraient parlé littérature, mais je ne pense pas que mon grand-père aurait bien supporté les infidélités de Truman Capote avec d’autres hommes.
A ce propos, il y a fort à parier que Truman Capote aurait vu au moins un avantage à être ma grand-mère, c’est qu’il aurait pu mettre dans son lit tout un tas de garçons sans que ça paraisse trop anormal. Evidemment, la Charente n’est pas le lieu le plus propice pour des extravagance pareilles, et même quand on respecte l’ordre protocolaire qui veut qu’un homme aime une femme et une femme un homme, on n’est pas autorisé à faire tout ce qu’on veut dans ce beau département, surtout à l’époque, disons dans les années quarante, 16 ans après la naissance de Truman et de ma grand-mère.
Alors les gens disent oui, le destin ça n’existe pas, c’est juste la somme des expériences qui fait qu’on devient ce qu’on est. C’est comme les dons, disent-ils, qui seraient une forme d’intelligence déguisée. Je trouve ça un peu facile comme analyse. Parce qu’en admettant qu’il suffise de stimuler sa créativité pour être avoir un don, d’où vient qu’untel ait envie de la stimuler et untel autre non ? Pour cela, je veux croire que ma grand-mère aurait écrit un livre et qu’elle l’aurait appelé Petit Déjeuner à Châteauneuf-sur-Charente.
le bonheur, ce n'est pas la destination. C'est le voyage
New York est une ville qui sait compter. J'y loge dans un appartement de la 101ème rue Ouest, ce qui le place aux deux-tiers Nord de Central Park. Pour aller à Columbus Circle, on peut prendre le bus numéro 10 qui descend de Harlem ou le métro qui se cache sous Central Park Avenue. Deux rues après Columbus Circle, se trouve la 57è Ouest. Vers 200 et des poussières est situé un immeuble en brique avec de grandes fenêtres carrées où, au 21è étage, l'agent littéraire Andrew Wylie loue la suite 14, c'est-à-dire une surface de moquette épaisse avec des bureaux en bois également épais.
Il y a, à l'entrée, l'une des secrétaires les plus aimables au monde. Dans le genre, Wylie n'est pas mal non plus et il est clair qu'il sait mettre à l'aise. Enfin cela doit dépendre. Car dans le milieu littéraire il est simplement appelé le chacal, ce qui prouve que tout le monde ne l'aime pas, ou alors c'est un drôle de surnom. Car Andrew Wylie sait compter, et ne s'en cache pas. Il a, à son catalogue, des auteurs prestigieux, de Philippe Roth à Salman Rushdie, Orhan Pamuk ou Nicolas Sarkozy. Il a aussi de petits auteurs, des auteurs qui ne sont pas connus, qui vendent mal. Mais il aime leur travail, et c'est un investissement, petit auteur deviendra grand. Que pense-t-il de la France ? De très bonnes choses, évidemment, tant d'intelligence, tant de talent... Bien sûr, c'est un peu amusant de voir comme il est mal utilisé, comme on y préfère le bavardage à l'action...
Une rue plus haut, sur la 60ème rue, au 5ème étage de l'Alliance Française, Marie partage un bureau ludique avec une autre française. C'est une vidéaste qui assure la programmation du cinéma de l'Alliance. Elle a quitté la France il y a treize ans, et a décidé de rester. Que pense-t-elle de la France ? De très bonnes choses, bien sûr. Plus de bourses pour les artistes, le régime des intermittents... Seulement, malgré cela, les français jouent les enfants gâtés. Etre artiste en France est plus facile et pourtant elle entend qu'on s'y plaint. Ici, dit-elle, on travaille tous dans des cafés ou des magasins, mais on a envie de faire des choses. Il y a cet influx, ce courant.
Ainsi, à New York, tout le monde semble compter. Les pourcentages des ventes comme les pourboires chez Starbucks. Ce n'est pas un monde idéal, mais c'est un monde qui espère. Car le bonheur ici n'est pas tant d'avoir que de chercher à obtenir. Le bonheur n'est pas tant d'assouvir un désir que de tendre vers son assouvissement. C'est une philosophie. Le challenge est ce qui rend heureux. On lit dans les journaux gratuits des articles sur l'amour. Pour qu'il dure, il lui faut régulièrement être remis en cause. On voit dans ces mêmes journaux des tests concernant le travail. Si vous cochez trois fois la case B, vous auriez intérêt à démissionner. Le bonheur, ici, est "d'aller vers" plus que d'atteindre, tout le contraire de chez nous où ce qui compte est de garder les positions que nous ou nos parents ont atteintes. Voilà, pense-t-on ici, le gros problème de la France : la tristesse dans l'opulence. L'envie non pas de devenir mais celle de rester ce qu'on est, ou plutôt ce qu'on a été. Marie n'échangerait pas ses heures de travail à New York contre une bourse en France, elle n'échangerait pas l'espoir contre l'inquiétude, la liberté contre la sécurité.
Quand à Andrew Wylie, il rigole encore qu'on puisse passer des heures autour de cette question : la France est elle une grande nation ?
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