On trouve à Paris quelques bars d’habitués. Ne sont pas considérés comme habitués les amis qui vont souvent ensemble dans un endroit qu’ils aiment bien. Les vrais habitués peuvent venir seul et savent qu’ils trouveront quelqu’un à qui parler, sauf pendant les grandes vacances où les touristes investissent ces bars comme s’ils étaient de simples brasseries. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont là chez des gens et qu’il y a sur ces banquettes tout un tas d’histoires parisiennes.
On ne devine pas tout de suite qui sont les habitués d’un endroit, sauf à y venir souvent soi même. Mais en général, ce sont ceux qui engagent la conversation, ou du moins qui ne la refusent pas.
On ne se décrète pas habitué, comme on entre pas par effraction dans une famille. Trop de gens font cette erreur, les serveuses se chargent de vous le rappeler. Au café de la Perle, par exemple, grand troqué vitré avec un long comptoir, je lis en ce moment du Valery Larbaud (voir post précédant). Entre deux Enfantines, si je lève le nez, je vois qu’on se demande si je ne suis pas candidat à l’habitude. Mais à la Perle, je préfère lire et observer.
Hier soir par exemple, j’ai pu voir ceci. Il y avait cet habitué qui s’appelle Olivier et que je connais un peu. Il a trente années d’enfance derrière lui, ce qui en fait quelqu’un d’assez émouvant. On a envie de lui demander s’il a réussi ses examens de licence alors qu’il est juriste depuis quatre ans dans une commune de la grande couronne. Il a une tête à être né dans le quinzième arrondissement de Paris, ce qui est le cas par ailleurs, une tête à l’ouest et petite bourgeoise, aimant le calme, la famille, la forêt, le marché du dimanche matin, la gentillesse et l’indulgence, contournant sans heurter les idioties de ce milieu, cachant sous un sourire le mal qu’y font parfois les petites mesquineries, tout cela pour préserver un idéal de paix et aussi parce qu’il n’est pas fait pour la guerre.
Olivier donc, est un habitué, et nous bavardions hier soir quand, absolument tout à coup, il s’est excusé d’un trait et a suivi jusque dans la rue une silhouette qui sortait du café. La silhouette revient trente seconde après, hilare et sûre d’elle, suivie par Olivier, à présent triste et blanc.
- Je vais rentrer chez moi, dit-il les yeux sur le carrelage.
La silhouette continue de rire dans son coin.
- Tu ne finis pas ton Perrier ?
- C’est à cause de… dit il en lançant la tête vers la silhouette, mais j’avais compris, je suis quand même journaliste, diplômé de sciences-po et de l’IUT de Tours, titulaire d’un bac L et narrateur de cette histoire vraie. Pourtant je feins l’étonné, histoire d’en savoir plus.
- Ah oui ?
Il est amoureux de la silhouette, elle-même habituée, pas très jolie à mon goût, plutôt vulgaire même, et il ne pense qu’à une chose depuis qu’il l’a vue la première fois : « j’en peux plus de désir ». Je regarde mieux, entre les piliers, et cherche dans les attitudes de cette silhouette ce qui peut bien plaire à Olivier, mais sa manière d’en parler, de dire qu’il est aimanté, qu’il ne l’aura jamais, qu’il en rêve, qu’il ne sait pas pourquoi, qu’il voit bien que c’est idiot, me remplit d’une sorte de bonheur, comme à le lecture d’une belle histoire.
- Je peux pas rester ici, je suis ridicule, dit-il.
- Allons ailleurs si tu veux.
On sort du bar tous les deux, la silhouette est partie je ne sais où. A ce moment-là, elle réapparaît dans la rue, et je n’ai pas le temps de voir Olivier réagir, je préfère partir illico me cacher de l’autre côté de la rue, regarder Olivier rattraper cette silhouette, m’éloigner encore, les voir parler tous les deux, surprendre la silhouette qui embrasse Olivier comme une mère embrasse son fils, je regarde une seconde ailleurs, il y a beaucoup de monde sur le trottoir et Olivier a disparu. Je repasse devant le café et vois, de loin, la silhouette seule au bar, et qui rie bêtement.